Le point biblio
Le profit n’est pas une prime d’assurance
Knight ne se contente pas de distinguer risque et incertitude. Il utilise cette distinction pour répondre à une question plus ambitieuse : pourquoi existe-t-il un profit « pur » dans une économie concurrentielle ?
L’intuition courante est simple : l’entrepreneur gagne davantage parce qu’il prend des risques. Knight trouve cette formule beaucoup trop imprécise. Si le risque est mesurable, il peut être assuré ou mutualisé. Son coût peut alors être intégré dans le calcul économique comme n’importe quel autre coût. Une prime d’assurance n’est pas un profit entrepreneurial : c’est le prix d’un service de transfert du risque.
Le raisonnement par l’absurde
Le chapitre II du livre procède par élimination, et c’est ce qui rend la démonstration convaincante. Knight examine les théories du profit qui circulaient à son époque et montre que chacune, poussée jusqu’au bout, fait disparaître le profit qu’elle prétend expliquer.
Le profit comme rémunération du risque ? Si le risque est mesurable, la concurrence entre entrepreneurs fait tomber cette rémunération au niveau d’une prime d’assurance, c’est-à-dire d’un coût ordinaire. Le profit comme fruit du changement ? Un changement anticipé se capitalise dans les prix avant même de survenir. Le profit comme rémunération de la coordination ? Alors il s’agit d’un salaire de dirigeant, que le marché sait tarifer.
Reste une seule brèche, et c’est celle que Knight élargit : le cas où la valeur du risque elle-même n’est pas connue. L’entrepreneur doit alors prendre des décisions dans des situations où la probabilité correcte n’est pas disponible. Il estime un marché, une technologie, une équipe, un prix futur ou une combinaison de facteurs qui ne s’est encore jamais présentée exactement de cette manière.
Le profit comme résidu, pas comme récompense
Le profit apparaît alors comme un revenu résiduel. L’entrepreneur contracte avec d’autres acteurs : il promet des salaires, rémunère des capitaux, achète des intrants, loue des ressources. Ces rémunérations sont déterminées et garanties avant que le résultat final soit connu. Lui reçoit ce qui reste après réalisation.
C’est le point le plus souvent perdu dans les résumés : chez Knight, l’entrepreneur ne se contente pas de « prendre un risque », il garantit à d’autres un revenu certain en échange du droit sur un résidu incertain. Le salarié touche son salaire que le pari réussisse ou non. Le prêteur touche son intérêt. Cette garantie est la contrepartie exacte du profit. Elle explique aussi pourquoi le résidu peut être négatif : celui qui garantit les revenus des autres absorbe l’écart, dans les deux sens.
Le profit n’est donc pas une médaille remise à la fin d’un marathon de courage. C’est un écart entre ce qui avait été anticipé au moment de contracter et ce que le monde a effectivement décidé de faire.
Ce que le profit n’est pas
Knight insiste sur une subtilité comptable qui a des conséquences pratiques : le revenu total d’un entrepreneur n’est pas nécessairement du profit pur. S’il travaille dans l’entreprise, une partie rémunère son travail et devrait être valorisée au prix de marché d’un dirigeant équivalent. S’il apporte du capital, une partie rémunère ce capital au taux qu’il aurait obtenu ailleurs. Ce qui intéresse la théorie est le résidu non imputable à un service dont le marché pouvait fixer le prix à l’avance.
Ce point permet d’éviter une confusion fréquente. Une entreprise très rentable n’est pas automatiquement la preuve d’une grande prise de risque. Elle peut disposer d’une rente, d’un actif rare, d’un brevet, d’un marché protégé ou simplement d’une excellente productivité. À l’inverse, une décision réellement incertaine peut produire une perte, et c’est le fonctionnement normal du mécanisme, pas son échec. Chez Knight, l’incertitude explique l’existence du profit et de la perte ; elle ne garantit évidemment pas le premier.
L’usage dans un dossier d’investissement
Pour les projets d’investissement, la leçon est saine : rémunérer le capital, payer le travail, couvrir un risque mesurable et constater un profit résiduel sont quatre choses différentes. Les additionner sous le mot « rendement » est pratique. Les distinguer est plus utile.
La question à poser à un plan d’affaires devient alors précise. Quelle part du rendement annoncé correspond au prix normal du capital immobilisé ? Quelle part rémunère un travail que le marché sait tarifer ? Quelle part couvre un aléa qu’un assureur accepterait de reprendre à un tarif connu ? Et que reste-t-il après ces trois soustractions ? Ce résidu est le seul véritable objet du débat. Il mesure ce que le projet prétend voir, comprendre ou exécuter mieux que les autres. Et c’est là, uniquement là, que se joue la discussion sur le jugement.
Frank H. Knight, Risk, Uncertainty, and Profit (1921), chapitres II, IX et X. Adaptation éditoriale, non une citation.