Innover, c’est accepter un risque que le marché sait mal assurer
Une entreprise veut développer une technologie nouvelle. Le projet semble prometteur. Mais personne ne peut garantir qu’il fonctionnera. Qui doit supporter le risque ?
Pour Kenneth Arrow, cette question est au cœur de l’économie de l’innovation.
Dans son article de 1962, il commence par imaginer un monde théorique dans lequel il serait possible de conclure des contrats correspondant à tous les événements futurs imaginables.
Dans un tel monde, le risque pourrait être réparti entre ceux qui souhaitent le porter.
Notre économie réelle fonctionne évidemment différemment.
Les marchés permettant de transférer le risque existent, mais ils sont incomplets. Assurance, marchés financiers ou diversification permettent d’en absorber une partie. Ils ne permettent pas de faire disparaître l’incertitude propre à l’innovation.
Peut-on assurer l’échec d’une innovation ?
Imaginons une assurance très particulière.
Une entreprise investit cinq millions d’euros pour développer une technologie. L’assureur promet de lui rembourser la totalité de la somme si le projet échoue.
Le problème apparaît immédiatement.
Si l’entreprise ne supporte plus aucune conséquence de l’échec, son comportement peut changer.
Elle peut consacrer moins d’efforts au projet. Elle peut choisir des dépenses moins rigoureusement. Elle peut prendre davantage de risques.
Arrow rapproche ce phénomène de ce que les économistes appellent le problème d’aléa moral.
Le résultat d’un projet innovant dépend à la fois de circonstances réellement incertaines et des décisions de ceux qui conduisent le projet.
Il est extrêmement difficile de séparer les deux.
Partager le risque sans supprimer les incitations
Nous retrouvons ici un dilemme qui existe toujours dans le financement de l’innovation.
Si l’entreprise supporte l’intégralité du risque, certains projets souhaitables ne seront jamais entrepris.
Si un financeur extérieur supporte l’intégralité du risque, les incitations de l’entreprise peuvent être modifiées.
Il faut donc organiser un partage.
Arrow évoque notamment le principe de coassurance : une partie du risque est transférée, tandis qu’une autre reste à la charge de l’acteur concerné.
Cette intuition permet de comprendre beaucoup de mécanismes contemporains.
Le financement d’un projet innovant repose rarement sur une source unique.
L’entreprise apporte des fonds propres. Des investisseurs peuvent intervenir. Une banque peut financer certaines dépenses. Un dispositif public peut couvrir une autre partie du projet.
L’entreprise conserve ainsi un intérêt économique direct à la réussite tandis que le risque global est distribué.
Pourquoi les projets les plus risqués peuvent être sous financés
Si les mécanismes de transfert du risque sont imparfaits, une conséquence apparaît.
Les activités très incertaines risquent de recevoir moins de capitaux qu’elles ne le devraient.
Arrow l’écrit explicitement : on peut s’attendre à un sous investissement dans les activités risquées.
Or la recherche et l’innovation appartiennent précisément à cette catégorie.
Cela permet également de comprendre un paradoxe fréquent.
Un projet peut posséder un potentiel considérable et être extrêmement difficile à financer.
Ce n’est pas contradictoire.
Le potentiel concerne ce qui se passera en cas de succès. Le financement dépend aussi de ce qui peut arriver avant d’y parvenir.
La question n’est donc pas seulement le rendement
Lorsqu’une entreprise construit son plan de financement, elle raisonne souvent en termes de coût. Quelle source de financement est la moins chère ?
Mais pour une activité innovante, une deuxième variable est tout aussi importante : qui supporte quel risque ?
Une subvention, une avance remboursable, des fonds propres et une dette bancaire n’ont pas les mêmes caractéristiques.
Ils ne répartissent pas de la même manière le risque entre l’entreprise et ses financeurs.
Le bon montage n’est donc pas nécessairement celui qui apporte l’argent le moins cher.
C’est celui qui organise correctement le partage du risque au cours du développement du projet.
Ce que cela change pour une entreprise
Cela conduit à poser les questions de financement dans un ordre différent.
D’abord, quelles sont les principales incertitudes du projet ? Ensuite, combien coûte leur levée ? À quel moment disposerons-nous de nouvelles informations ? Enfin, quelle source de financement est adaptée à chaque niveau de risque ?
Un programme de recherche très amont ne se finance pas nécessairement comme une phase d’industrialisation dont les principales incertitudes technologiques ont déjà été levées.
La structure du financement devrait évoluer avec la structure du risque.
Financer l’innovation, ce n’est pas simplement apporter du capital. C’est organiser le partage d’une incertitude.
Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.