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Le point biblio

Réduire l’incertitude coûte cher, et parfois coûte de la liberté

La dernière partie de l’ouvrage est moins souvent citée. Elle mérite pourtant l’attention : Knight rappelle que réduire l’incertitude n’est pas gratuitement souhaitable. Il faut comparer ce que l’on gagne en prévisibilité avec ce que l’on sacrifie pour l’obtenir.

On pourrait imaginer qu’une économie rationnelle cherche toujours à réduire l’incertitude au maximum. Knight refuse cette conclusion, et l’argument mérite d’être suivi jusqu’au bout car il vaut aussi bien pour une économie que pour un projet.

Un problème d’optimisation, pas de morale

Accroître la connaissance exige de la recherche, des données, du temps et des ressources. Renforcer le contrôle du futur demande des procédures, des réserves, des institutions et parfois des investissements très lourds. Chaque réduction de l’incertitude possède donc un coût d’opportunité : ce que l’on aurait pu faire des mêmes moyens.

Il s’agit d’un problème d’optimisation classique, avec un point d’équilibre. La première étude de faisabilité lève énormément d’incertitude pour un coût modeste. La troisième contre-expertise sur le même sujet en lève très peu pour un coût comparable. Le rendement marginal de l’information décroît, alors que son coût, lui, reste linéaire. Il existe donc un point au-delà duquel savoir davantage détruit de la valeur, et ce point arrive plus tôt qu’on ne l’imagine.

Le coût politique de la prévisibilité

Knight ajoute un coût d’une autre nature, plus rarement discuté. La consolidation des décisions dans de grandes organisations réduit l’incertitude en concentrant l’autorité et en coordonnant davantage d’activités. Mais cette concentration réduit aussi la liberté de ceux qui délèguent leurs choix. Le même mécanisme qui améliore la prévisibilité modifie la distribution du pouvoir.

Le raisonnement s’applique à toutes les échelles. Dans une organisation, la personne qui accepte un salaire fixe échange de l’incertitude contre de la sécurité, mais échange aussi de l’autonomie contre de la subordination. Ce n’est ni bien ni mal, c’est un arbitrage, et Knight demande simplement qu’il soit vu comme tel plutôt que présenté comme un progrès sans contrepartie.

Il formule enfin une idée volontairement provocante : ralentir le progrès réduirait une part importante de l’incertitude, puisque le changement en est la source principale. Mais le prix serait évident : moins d’innovation, moins d’expérimentation, moins d’amélioration. L’objectif ne peut donc pas être « zéro incertitude ». Il faut choisir combien d’incertitude nous acceptons pour obtenir d’autres bénéfices.

La gouvernance de projet, cas d’application

Cette logique est directement utile dans la conduite des projets. Plus de contrôle, de reporting et de validation réduit certaines erreurs. Mais au-delà d’un certain point, le dispositif consomme du temps, ralentit les décisions et tue précisément l’adaptabilité que l’on cherchait à protéger. La conformité parfaite à un plan ancien n’est pas une réussite lorsqu’un monde nouveau est arrivé entre-temps.

Le symptôme est reconnaissable : un projet dont les instances de pilotage produisent plus de documents que de décisions, où chaque écart déclenche une justification plutôt qu’un ajustement, et où le temps consacré à démontrer la maîtrise dépasse celui consacré à l’exécution. Le dispositif de réduction d’incertitude est alors devenu la principale source de risque.

La bonne question n’est donc pas : comment supprimer l’incertitude ? Elle est : quelle incertitude mérite d’être réduite, à quel coût, et quelle part doit être assumée parce que la supprimer détruirait trop de valeur ? C’est une question de proportion, pas de pureté.

Dans une époque où l’abondance de données donne parfois l’impression qu’un tableau de bord supplémentaire résoudra la métaphysique, Knight reste utile. Il rappelle que l’information est une ressource, que le contrôle est une organisation, et que la prévisibilité est un bien qui a un prix. Même l’obsession de la certitude doit passer par un business case.

Frank H. Knight, Risk, Uncertainty, and Profit (1921), chapitres XI et XII. Adaptation éditoriale, non une citation.