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Pourquoi le marché ne finance pas spontanément toute l’innovation utile

Pourquoi existe-t-il autant de dispositifs publics destinés à financer la recherche, l’innovation ou le développement technologique ?

La réponse la plus immédiate consiste souvent à dire que l’État souhaite soutenir l’innovation. C’est exact, mais insuffisant.

Une question plus intéressante consiste à se demander pourquoi l’innovation aurait besoin d’un soutien spécifique.

En 1962, Kenneth Arrow apporte une réponse particulièrement puissante dans Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention.

Son point de départ est celui de la théorie économique classique. Dans certaines conditions, un marché concurrentiel permet une allocation efficace des ressources.

Mais l’innovation respecte mal ces conditions.

Arrow identifie trois difficultés fondamentales : l’incertitude, l’impossibilité d’approprier parfaitement les résultats de l’innovation et les indivisibilités liées à l’information.

Une économie de marché tend à investir moins dans la recherche et l’innovation que ce qui serait souhaitable du point de vue collectif.

Une innovation n’est pas un investissement comme les autres

Acheter une machine déjà disponible est relativement simple.

L’entreprise connaît son prix. Elle connaît ses caractéristiques. Elle peut raisonnablement estimer ce qu’elle produira.

La recherche fonctionne différemment.

Lorsque l’entreprise commence un programme de R&D, elle ne connaît pas exactement le résultat qu’elle obtiendra. Le projet peut aboutir. Il peut échouer. Il peut également produire un résultat totalement différent de celui initialement recherché.

Pour Arrow, cette incertitude n’est pas un accident.

Elle est inhérente à l’activité inventive.

Si le résultat était connu à l’avance, il ne s’agirait plus véritablement de produire une nouvelle connaissance.

Le problème de l’information

Il existe une deuxième particularité.

Le produit de la recherche est, au moins en partie, de l’information.

Une entreprise peut dépenser plusieurs millions d’euros pour découvrir une nouvelle méthode, un procédé ou une propriété scientifique.

Mais une fois cette connaissance produite, son utilisation par une entreprise supplémentaire peut parfois coûter presque rien.

Nous arrivons alors à un paradoxe.

Du point de vue collectif, une connaissance existante devrait être largement utilisée puisqu’elle peut générer de nouveaux bénéfices économiques.

Du point de vue de l’entreprise qui a financé sa découverte, il faut au contraire pouvoir en conserver une partie de la valeur.

Sans cela, pourquoi supporter le coût et le risque de la recherche ?

Produire de la valeur sans pouvoir tout récupérer

C’est probablement l’une des idées les plus importantes du texte d’Arrow.

Une innovation peut créer davantage de valeur pour l’économie que de revenus pour celui qui l’a produite.

Des concurrents peuvent s’en inspirer. Des fournisseurs peuvent progresser. Des salariés peuvent diffuser des connaissances. D’autres chercheurs peuvent utiliser les résultats pour développer de nouvelles technologies.

Une partie de cette valeur échappe donc nécessairement à l’entreprise qui a financé le projet initial.

Il devient alors parfaitement rationnel, pour une entreprise, de ne pas financer certains projets pourtant utiles à l’économie dans son ensemble.

Le problème n’est pas que l’entreprise raisonne mal.

Elle raisonne précisément en fonction des bénéfices qu’elle peut espérer capter.

C’est ici que commence le financement public de l’innovation

Cette analyse permet de regarder autrement les aides publiques à la R&D.

Une subvention à l’innovation n’est pas nécessairement une récompense accordée à une entreprise particulièrement méritante.

Elle peut être comprise comme un mécanisme destiné à corriger une différence entre deux valeurs : la valeur que le projet peut créer pour l’entreprise ; et la valeur qu’il peut créer pour l’économie et la société.

Lorsque la seconde est significativement supérieure à la première, le marché peut avoir tendance à sous financer le projet.

L’intervention publique trouve alors une justification économique.

Ce que cela change pour une entreprise innovante

Cette lecture modifie également la manière de présenter un projet lorsqu’on recherche un financement public.

Il ne suffit pas de montrer que le projet peut être rentable.

Il faut comprendre ce qui justifie qu’une partie du risque soit partagée.

Quelles connaissances nouvelles seront produites ? Quelles incertitudes doivent être levées ? Quels bénéfices dépasseront potentiellement les frontières de l’entreprise ? Quels développements ultérieurs le projet peut-il rendre possibles ?

La question du financement public devient alors beaucoup plus intéressante.

Il ne s’agit plus seulement de demander : « Combien pouvons-nous obtenir ? »

Il s’agit d’abord de comprendre : « Pourquoi ce projet mérite-t-il que son risque soit partagé ? »

C’est exactement là que l’analyse économique d’Arrow, plus de soixante ans après sa publication, reste remarquablement actuelle.

Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.