Le produit le plus étrange de l’innovation : l’information
Que produit une activité de recherche ? Une molécule ? Un logiciel ? Un prototype ? Un nouveau procédé ?
Pour Kenneth Arrow, il faut aller un cran plus loin.
Ce que produit fondamentalement la recherche, c’est de l’information.
Cette proposition paraît presque évidente. Elle entraîne pourtant des conséquences économiques considérables.
Une marchandise très particulière
Une tonne d’acier utilisée par une entreprise ne peut pas simultanément être utilisée par une autre.
Une connaissance fonctionne différemment.
Une formule mathématique, une méthode de production ou une découverte scientifique peut être utilisée simultanément par de nombreux acteurs.
Le coût de sa création peut être immense. Le coût de sa reproduction peut devenir très faible.
Voilà le problème.
Dans son article, Arrow explique que si transmettre une information ne coûtait rien, l’allocation économiquement optimale consisterait à la diffuser aussi largement que possible.
Une fois la connaissance produite, empêcher son utilisation réduit les bénéfices qu’elle pourrait générer.
Mais si tout le monde peut immédiatement l’utiliser gratuitement, l’acteur qui a payé pour la produire ne peut plus récupérer son investissement.
Le paradoxe du vendeur d’information
Arrow met également en évidence un problème particulièrement élégant.
Pour connaître la valeur exacte d’une information, l’acheteur doit connaître cette information.
Mais une fois qu’on la lui a révélée pour lui permettre de l’évaluer, il la possède déjà.
Essayez de vendre à quelqu’un une information secrète.
L’acheteur vous demande : « Que contient-elle ? »
Vous pouvez répondre : « Payez et je vous le dirai. »
Mais comment peut-il déterminer combien elle vaut avant de savoir ce qu’elle contient ?
Ce problème distingue profondément l’information des marchandises ordinaires.
La valeur déborde de l’entreprise
Cette propriété est essentielle lorsqu’on parle de R&D.
Une entreprise peut financer une série d’expérimentations et découvrir que la solution qu’elle imaginait ne fonctionne pas.
Comptablement, le résultat peut sembler négatif.
Économiquement, une information a pourtant été créée.
Nous savons désormais qu’une voie technologique est probablement sans issue.
Cette connaissance peut éviter de nouvelles dépenses. Elle peut réorienter un programme de recherche. Elle peut permettre de choisir une autre technologie.
L’échec expérimental n’est donc pas nécessairement une absence de production. Il peut être une production d’information.
Une difficulté majeure pour le financement
Le problème vient du fait que la valeur de cette information n’est pas toujours immédiatement monétisable.
Une entreprise finance les expérimentations aujourd’hui. Les bénéfices pourront apparaître beaucoup plus tard.
Ils pourront également apparaître dans un autre projet. Parfois, ils profiteront même à d’autres acteurs.
La décision privée d’investissement ne prend donc pas nécessairement en compte l’ensemble de la valeur créée.
Nous retrouvons la conclusion d’Arrow : l’investissement privé dans la production de connaissances risque d’être inférieur à ce qui serait souhaitable collectivement.
Ce que cela change pour un projet innovant
Une entreprise qui prépare une demande de financement public a donc intérêt à ne pas présenter uniquement son produit final.
Elle doit également décrire le processus de production de connaissances.
Que savons-nous aujourd’hui ? Que ne savons-nous pas ? Quelles hypothèses allons-nous tester ? Quelles décisions pourront être prises grâce aux résultats obtenus ? Quelles nouvelles connaissances le programme créera-t-il ?
Cette grille de lecture transforme profondément la manière de raconter un projet.
La R&D n’est plus une mystérieuse boîte noire entre une idée et un produit.
Elle devient une succession organisée d’incertitudes et d’informations nouvelles. Et c’est précisément cette production d’information que l’on cherche à financer.
Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.