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Pourquoi la recherche fondamentale est la plus difficile à financer

Une entreprise finance généralement plus facilement un projet lorsqu’elle peut répondre à trois questions. Quel produit allons-nous vendre ? À qui ? Quand ?

La recherche fondamentale possède précisément la mauvaise habitude de rendre ces trois réponses incertaines.

Et pourtant, une grande partie des innovations futures dépend de connaissances dont les applications commerciales étaient impossibles à prévoir au moment de leur découverte.

Kenneth Arrow explique pourquoi cette situation n’est pas exceptionnelle.

Elle résulte directement de la nature économique de la connaissance.

Une information qui produit d’autres informations

La recherche possède une caractéristique singulière.

Son résultat peut être utilisé comme intrant d’une nouvelle recherche.

Une connaissance en produit une autre. Puis une autre.

Arrow insiste sur cette interdépendance des activités inventives.

Lorsque la recherche commence, plusieurs directions peuvent sembler possibles.

À mesure que de nouvelles informations apparaissent, certaines hypothèses deviennent plus crédibles et d’autres peuvent être abandonnées.

La recherche fonctionne donc comme une succession de décisions. Chaque résultat modifie la décision suivante.

Au début, on sait précisément moins de choses

Cela semble trivial. C’est pourtant fondamental pour comprendre le financement.

Plus le projet se situe en amont, plus l’incertitude est généralement importante.

Les choix sont nombreux. Les applications finales sont encore difficiles à déterminer. Les revenus futurs sont particulièrement spéculatifs.

Une entreprise soumise à des objectifs de rentabilité peut donc avoir de bonnes raisons de privilégier des développements plus proches du marché.

Ce choix est rationnel à son échelle.

Mais si tous les acteurs font le même choix, l’économie risque de produire trop peu de connaissances fondamentales.

Pourquoi financer plusieurs pistes

Arrow formule également une intuition très intéressante sur le fonctionnement de la recherche.

Lorsque l’incertitude est forte, il peut être utile d’explorer plusieurs voies en parallèle.

Progressivement, l’information accumulée permet d’écarter les pistes les moins prometteuses.

Ce principe est presque l’inverse d’une logique de projet industriel classique dans laquelle on cherche très tôt à sélectionner une solution unique.

En recherche, sélectionner trop vite peut faire disparaître des options avant de disposer de l’information permettant réellement de les comparer.

Le financement devient donc séquentiel

Cette idée possède une conséquence directe.

Il n’est pas toujours pertinent de financer immédiatement l’intégralité d’un programme comme si son déroulement était parfaitement prévisible.

On peut au contraire financer une première phase destinée à produire des informations.

Ces informations permettent ensuite de décider si une deuxième phase mérite d’être engagée. Puis une troisième.

La valeur du financement ne consiste donc pas uniquement à permettre la réalisation du projet.

Elle permet également d’acheter de l’information permettant de décider s’il faut continuer.

Ce que cela change pour une entreprise innovante

Cette logique peut profondément améliorer la construction d’une feuille de route.

Au lieu d’écrire : « Nous avons besoin de cinq millions d’euros pour développer cette technologie », il peut être plus pertinent de dire : « Nous avons besoin d’une première phase pour lever trois incertitudes critiques. Si les résultats sont positifs, nous pourrons engager l’étape suivante avec un niveau de risque différent. »

La différence paraît subtile. Elle est considérable.

La première formulation présente essentiellement une dépense. La seconde présente une trajectoire d’apprentissage.

Pour les projets fortement innovants, la trajectoire de financement devrait suivre la trajectoire de réduction de l’incertitude.

Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.