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Le point biblio

Monopole ou concurrence : qui a vraiment intérêt à innover ?

Une entreprise très rentable dispose de beaucoup d’argent. Elle devrait donc naturellement être plus incitée à innover. L’intuition paraît raisonnable. Kenneth Arrow montre pourtant qu’elle peut être trompeuse.

Dans une partie célèbre de son article, il compare l’incitation à adopter une innovation permettant de réduire les coûts dans une situation concurrentielle et dans une situation monopolistique.

Sa conclusion est contre intuitive : sous certaines hypothèses, l’incitation à innover peut être plus faible pour le monopole.

Pourquoi ?

La raison tient à quelque chose que l’entreprise dominante possède déjà : ses profits.

Imaginons une entreprise qui bénéficie d’une position monopolistique.

Avant même l’apparition de l’innovation, elle réalise déjà une marge importante.

Si elle introduit une nouvelle technologie, elle ne gagne donc pas la totalité de la valeur créée.

Une partie de cette valeur vient simplement remplacer une rente qu’elle possédait auparavant.

À l’inverse, un nouvel entrant ou un inventeur situé dans un environnement concurrentiel peut considérer l’innovation comme le moyen de créer un avantage qu’il ne possédait pas auparavant.

Arrow montre formellement que les profits déjà obtenus avant l’innovation peuvent ainsi diminuer l’incitation marginale à innover.

L’innovation radicale pose un autre problème

Arrow va plus loin.

Même dans un environnement concurrentiel, l’innovateur ne récupère pas nécessairement toute la valeur sociale créée.

Si une innovation réduit fortement les coûts, une partie du bénéfice peut être captée par les consommateurs sous la forme de prix plus faibles.

Pour la société, c’est évidemment positif.

Pour l’inventeur qui décide s’il doit supporter ou non les coûts de recherche, cela crée un problème.

Le bénéfice privé de l’innovation peut être inférieur à son bénéfice collectif.

Encore une fois, la décision rationnelle de l’entreprise peut donc produire moins d’innovation que ce qui serait souhaitable collectivement.

Le financement public ne récompense donc pas uniquement l’échec du marché financier

Cette distinction est importante.

On pourrait penser que l’aide publique intervient seulement lorsqu’une entreprise ne trouve pas d’investisseur ou de banque.

L’analyse d’Arrow est plus profonde.

Même avec des marchés financiers parfaitement fonctionnels, certaines innovations pourraient rester insuffisamment financées si l’entreprise ne peut pas récupérer une part suffisante de la valeur qu’elles créent.

Le problème ne vient donc pas uniquement de l’accès au capital.

Il vient également de la différence entre rendement privé et rendement social.

Une question intéressante pour les projets fortement innovants

Lorsqu’une entreprise développe une innovation importante, on lui demande naturellement quel chiffre d’affaires elle pourra générer.

La question est légitime. Mais elle ne mesure qu’une partie de l’impact.

Une innovation peut également :

  • réduire les coûts d’autres acteurs
  • améliorer la productivité d’une filière
  • faire émerger de nouvelles applications
  • produire des connaissances réutilisables
  • créer des standards ou des infrastructures technologiques.

La justification d’un financement public se trouve souvent précisément dans cet écart entre la valeur que l’entreprise pourra capter et celle que le projet pourra créer plus largement.

L’idée à retenir

La capacité financière d’un acteur et son incitation économique à innover sont deux choses différentes.

Une entreprise peut disposer des moyens nécessaires et pourtant ne pas avoir intérêt à financer seule une innovation dont une grande partie des bénéfices sera captée ailleurs.

Inversement, une petite entreprise peut avoir une très forte incitation à innover mais ne pas disposer des ressources permettant de supporter le risque.

Le financement de l’innovation doit donc articuler capacité à financer, niveau de risque et répartition future de la valeur créée.

Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.