Pourquoi l’État finance la R&D sans pouvoir connaître son résultat à l’avance
Supposons que Kenneth Arrow ait raison. Le marché tend à sous financer certaines activités de recherche. La solution semble évidente. L’État doit financer davantage de R&D. Problème réglé ? Pas vraiment.
Arrow consacre la fin de son article à une deuxième difficulté.
Si une institution publique doit compenser l’insuffisance de l’investissement privé, comment sait-elle combien investir ? Et surtout, comment choisit-elle les projets ?
On ne supprime pas l’incertitude en changeant de financeur
Une administration ne connaît pas davantage l’avenir qu’une entreprise.
Elle ne peut pas savoir avec certitude quelle recherche débouchera sur une innovation majeure.
Elle ne peut pas calculer précisément le rendement futur de chaque programme.
Le problème qui empêchait le marché de financer parfaitement l’innovation ne disparaît donc pas lorsque le financement devient public.
L’incertitude reste présente.
Le financement public constitue une réponse au problème. Il crée simultanément un nouveau problème de décision.
Comment sélectionner ?
Arrow souligne également la difficulté de déterminer l’utilisation efficace des ressources publiques destinées à la recherche.
Si le paiement dépend uniquement du résultat final, le chercheur ou l’entreprise supporte un risque considérable.
Si tous les coûts sont remboursés indépendamment du résultat, les incitations à l’efficacité peuvent s’affaiblir.
Nous retrouvons le dilemme rencontré précédemment.
Il faut partager le risque sans supprimer les incitations.
Arrow analyse notamment les contrats de type « cost plus », dans lesquels les coûts sont pris en charge et une rémunération supplémentaire est versée au prestataire.
Ces mécanismes réduisent le risque porté par celui qui réalise le projet, mais peuvent produire des effets indésirables sur les coûts et les comportements.
Le financement public est donc un problème d’ingénierie
Il ne suffit pas de décider qu’un projet mérite de l’argent public.
Il faut concevoir le mécanisme.
Quelle part des coûts doit être prise en charge ? Quelle part doit rester supportée par l’entreprise ? Quels résultats intermédiaires doivent être vérifiés ? À quel moment faut-il décider de continuer ? Quel niveau de liberté faut-il laisser au porteur du projet ? Comment préserver la concurrence entre plusieurs solutions ?
Ces questions sont encore au cœur des mécanismes modernes de financement de l’innovation.
L’évaluation ne consiste pas à prédire l’avenir
C’est sans doute l’un des malentendus les plus fréquents.
Lorsqu’un comité examine un projet innovant, on pourrait croire qu’il doit déterminer si celui-ci réussira.
Ce serait une tâche impossible.
Une évaluation rationnelle cherche plutôt à déterminer si le risque mérite d’être pris.
La question n’est donc pas : « Ce projet va-t-il réussir ? »
Elle devient : « Compte tenu des informations disponibles aujourd’hui, est-il raisonnable de financer la prochaine étape ? »
Cette nuance change tout.
Ce que cela change pour un dossier de financement
Une entreprise ne devrait pas essayer de transformer artificiellement son projet innovant en certitude.
Les évaluateurs savent qu’il existe des risques.
Les cacher peut même diminuer la crédibilité du dossier.
Il est souvent beaucoup plus convaincant d’expliquer clairement :
- ce qui est déjà démontré
- ce qui reste incertain
- comment ces incertitudes seront testées
- quels critères permettront de décider de la suite.
Un bon projet d’innovation ne promet pas que l’avenir est connu. Il montre comment il va produire l’information nécessaire pour prendre progressivement de meilleures décisions.
Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.