De Kenneth Arrow à aujourd’hui : financer une trajectoire plutôt qu’un résultat certain
Nous avons commencé cette série avec une question simple. Pourquoi l’innovation bénéficie-t-elle de mécanismes de financement spécifiques ?
Après sept articles consacrés à Kenneth Arrow, nous pouvons formuler une réponse.
Parce que l’innovation combine trois propriétés particulièrement difficiles pour un marché.
Elle est incertaine. Elle produit de l’information difficilement appropriable. Et une partie de la valeur créée peut bénéficier à des acteurs qui n’ont pas financé sa production.
Arrow en déduit qu’une économie fondée uniquement sur les décisions privées tend à sous investir dans la recherche et l’invention, particulièrement dans les activités les plus fondamentales.
Mais l’argent public ne résout pas magiquement le problème
C’est ce qui rend son analyse intéressante.
Arrow ne s’arrête pas à la phrase : « Il existe une défaillance de marché, donc l’État doit payer. »
Il montre immédiatement que le financement public rencontre lui aussi des difficultés.
Comment choisir les projets ? Comment répartir le risque ? Comment maintenir les bonnes incitations ? Comment financer des résultats que personne ne peut prévoir ?
Ces questions n’ont pas disparu.
Elles structurent encore le financement contemporain de l’innovation.
Une autre manière de regarder les aides publiques
Les dispositifs publics sont souvent perçus par les entreprises comme une série d’opportunités indépendantes.
Une subvention ici. Un appel à projets là. Un programme européen. Une aide régionale. Un financement de démonstrateur.
Cette approche peut conduire à raisonner opportunité par opportunité.
Il existe une autre manière de voir les choses.
Partir du projet. Identifier les incertitudes successives. Déterminer les informations nécessaires pour les lever. Puis affecter à chaque étape les ressources et les instruments financiers les plus adaptés.
Une trajectoire d’information
Un projet innovant commence rarement avec le même niveau de connaissance que celui qu’il possède deux ans plus tard.
Au début, l’entreprise possède une hypothèse. Puis une preuve scientifique. Puis un prototype. Puis des données expérimentales. Puis une démonstration dans un environnement pertinent. Puis des informations industrielles. Puis des données économiques et commerciales.
Chaque étape transforme la nature du risque.
Et chaque réduction d’incertitude peut modifier la manière dont le projet devient finançable.
Ce que l’entreprise construit n’est donc pas uniquement une technologie. Elle construit progressivement une information crédible sur cette technologie.
La conséquence pour le financement
Il devient alors difficile de considérer le financement comme une opération unique.
Un projet peut commencer avec une forte proportion de financement public parce que le risque technologique est important.
Lorsque les incertitudes diminuent, d’autres financeurs peuvent devenir plus pertinents.
Les investisseurs disposent de davantage d’éléments. La dette peut devenir envisageable pour certaines dépenses. Les partenaires industriels peuvent s’engager.
Le financement évolue avec la connaissance accumulée.
La fonction d’une stratégie de financement
Une stratégie de financement de l’innovation ne consiste donc pas à empiler les aides disponibles.
Elle consiste à synchroniser trois trajectoires :
- la trajectoire technologique
- la trajectoire de réduction des risques
- la trajectoire financière.
C’est à cette intersection que les dispositifs publics prennent tout leur sens.
France 2030, les dispositifs de Bpifrance, les programmes européens, les financements de l’ADEME, des Régions ou d’autres organismes n’ont pas vocation à remplacer indistinctement tous les autres capitaux.
Ils peuvent intervenir aux endroits où le niveau d’incertitude et les bénéfices collectifs du projet rendent un financement exclusivement privé insuffisant.
Ce que nous retenons d’Arrow
Plus de soixante ans après sa publication, le texte de Kenneth Arrow permet ainsi de dépasser une vision purement administrative du financement public.
Une aide n’est pas uniquement un taux, un plafond, une dépense éligible et une date de clôture.
Derrière le dispositif existe une question économique : quel risque cherche-t-on à rendre possible ?
Et derrière le projet existe une deuxième question : quelle information nouvelle ce financement permettra-t-il de produire ?
C’est probablement la meilleure manière de conclure ce cycle.
Financer l’innovation, ce n’est pas financer un avenir certain. C’est financer une trajectoire permettant de transformer progressivement l’incertitude en connaissance, puis la connaissance en décision.
Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.