Le paradoxe de la propriété intellectuelle
Pour encourager une entreprise à investir dans la recherche, il faut qu’elle puisse bénéficier du résultat. Cela paraît évident. Mais une difficulté apparaît immédiatement.
Plus la connaissance est contrôlée par celui qui l’a produite, moins elle est utilisée par les autres.
Or une connaissance déjà produite peut souvent être utilisée à très faible coût.
Nous obtenons alors l’un des paradoxes fondamentaux de l’économie de l’innovation.
Inciter à produire ou encourager à diffuser ?
Kenneth Arrow distingue implicitement deux problèmes.
Le premier consiste à produire la connaissance. Le second consiste à l’utiliser.
Pour maximiser l’utilisation d’une connaissance existante, il faudrait la rendre largement accessible.
Mais pour inciter quelqu’un à supporter le coût de sa création, il faut lui permettre d’en retirer un bénéfice.
Le brevet constitue l’une des réponses institutionnelles à cette difficulté.
Il permet une appropriation temporaire de certains résultats.
Mais Arrow rappelle qu’aucun système de propriété ne peut rendre l’information parfaitement appropriable. La connaissance circule par imitation, par mobilité des personnes et par utilisation dans d’autres recherches.
Une innovation n’existe jamais totalement seule
Une autre idée apparaît alors.
La connaissance produite aujourd’hui devient souvent un intrant de l’innovation de demain.
Une recherche peut utiliser les résultats de dizaines d’autres travaux.
La production de connaissance est donc cumulative.
C’est particulièrement évident dans la recherche scientifique, mais le phénomène existe également dans l’industrie.
Une entreprise développe une technologie à partir de standards, de publications, de brevets antérieurs, de savoir faire acquis par ses équipes et de technologies provenant d’autres secteurs.
Elle ajoute une nouvelle brique. Cette brique pourra ensuite devenir l’entrée d’une autre innovation.
Le cas particulier de la recherche fondamentale
Ce phénomène devient encore plus important lorsqu’on se rapproche de la recherche fondamentale.
Arrow observe que ce type de recherche risque d’être particulièrement sous financé.
Pourquoi ?
Parce que sa valeur économique directe pour celui qui la finance peut être faible ou extrêmement difficile à anticiper.
Sa véritable valeur apparaîtra parfois lorsqu’elle sera combinée avec d’autres connaissances.
Et cette combinaison pourra intervenir des années plus tard.
La connaissance fondamentale possède donc une valeur collective qui peut être considérable, mais que son producteur ne parvient pas nécessairement à capter.
Ce que cela nous apprend aujourd’hui
Cela permet de comprendre pourquoi l’écosystème de l’innovation ne repose pas uniquement sur les entreprises.
Universités, organismes de recherche, entreprises, investisseurs et acteurs publics occupent des fonctions complémentaires.
Certaines connaissances sont produites très loin du marché. D’autres sont transformées en technologies. D’autres encore permettent l’industrialisation puis la diffusion.
Entre ces étapes, les mécanismes de financement ne sont pas nécessairement les mêmes.
Ce que cela change pour l’entreprise
Lorsqu’une entreprise construit sa stratégie de financement, la propriété intellectuelle ne devrait donc pas être traitée comme une simple case administrative.
Elle fait partie du modèle économique de l’innovation.
Quelles connaissances doivent être protégées ? Lesquelles doivent être partagées ? Quelles briques proviennent de partenaires ? Quels résultats seront réutilisés dans de futurs projets ?
Dans un projet collaboratif, ces questions deviennent encore plus importantes.
Le financement, la propriété intellectuelle et la stratégie de coopération doivent alors être pensés ensemble.
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre protéger et diffuser. Il consiste à déterminer ce qui doit être approprié pour préserver l’incitation à innover et ce qui doit circuler pour permettre l’innovation suivante.
Référence principale : Kenneth J. Arrow (1962), “Economic Welfare and the Allocation of Resources for Invention”, in The Rate and Direction of Inventive Activity: Economic and Social Factors, Princeton University Press / NBER, p. 609-626. Les raisonnements économiques sont attribués à Kenneth Arrow. Les rapprochements avec le financement public contemporain et l'activité de CHOICE constituent une mise en perspective éditoriale.